Centenaire 1914 -TINTIGNY -  Journée de mémoire

 

Le 29 octobre dernier, ils étaient une trentaine à se  plonger dans l'atmosphère de la Grande Guerre en visitant à Liège l'exposition "J'avais 20 ans en 1914".  Chefs d'armées en leurs salons, soldats à leur poste de tranchée ou courant sur le champ de bataille, tonnerre des bombardements, vie quotidienne au front, villages martyrs, exécutions sommaires, maisons saccagées, terreur des survivants, souffrances dans les "ambulances",  et en fin de parcours, difficultés des gueules cassées, ... 

Au Fort de la Chartreuse ensuite, ils se sont recueillis au Bastion des Fusillés, où furent exécutés 48 patriotes, dont deux jeunes résistants de Tintigny, Louis et Anthony Collard, 20 et 21 ans.  Arrêtés à la Villa des Hirondelles, à Liège, au printemps 1918, ils furent abattus à l'aube du 18 juillet, sans avoir livré la moindre information sur leur réseau, la Dame blanche.  Sans hésiter, malgré son chagrin, leur jeune soeur Marie-Thérèse pris la relève avec son amie Irène Bastin, de St Vincent.

Dans la clairière aux couleurs d'automne, plusieurs intervenants ont contribué à l'émotion du moment.  Jean-François Mouchet parle du réseau de renseignements de la Dame blanche.  Anne-Marie Lanotte tire de "La Villa des Hirondelles",  la description des conditions de détention à la prison St Léonard : les menaces, les coups, et la faim, entretenue pour miner la résistance des prisonniers.  Raymond Naisse fait lecture de l'adieu du père à ses fils, tandis que Jean-François Mouchet lit celui des condamnés à leur famille. Après un extrait de "Breendonck", lu par Louis Nisse,  Maryse Lurquin déclame le poème-cri d'une jeune résistante de 23 ans : "Aujourd'hui, je n'ai rien à vous dire.  Je trahirai demain".  L'hommage se termine par  le Chant des Partisans. 

La journée s'est terminée par la visite de l'impressionnant Fort de Loncin, l'un des éléments de la ceinture défensive de Liège.  Le 15 août 1914  vers 17 heures, le 25ème obus de 820 kg tiré ce jour-là par la "Grosse Bertha" faisait exploser la poudrière du fort. Et sauter de leur socle, aussi aisément que des bouchons, les coupoles et leur dispositif de tir, lourds de 40 tonnes.  Avec 250 de ses camarades, Arsène Jacob, simple soldat de St Vincent, repose à jamais sous les décombres.   

Emile Lemaire servait aussi là-bas. Survivant de cet épisode meurtrier, il n'eut de cesse de rejoindre le front de l'Yser. Les suites de la guerre et la maladie le conduisirent jusqu'à l'hôpital militaire d'Anvers, où il rendit l'âme en 1920, sans avoir revu Tintigny.  Où longtemps sa tombe porta une plaque gravée de l'image du fort de Loncin, intriguant le passant.  

Tous les ans, le 15 août à la vesprée, le canon du fort tonne à nouveau. En mémoire. 

  

 

A l'ombre de la mort - Breendonck

(par Louis Nisse - SOS Mémoire de Liège)

 

Le soir qui suivit le plus dur de mes interrogatoires, - mais je ne pouvais savoir que c'était le dernier, - je souffrais trop de mes plaies pour espérer un sommeil paisible, je souffrais surtout de la crainte la plus affreuse qu'un prisonnier puisse connaître, celle de ne pas demeurer assez fort pour nier encore, pour nier toujours.  Mes tortionnaires m'avaient quitté en me disant : "A demain !" -

Demain ? J'ai tenu bon aujourd'hui : que ferai-je demain ?  L'angoisse m'habitait, le cauchemar devint une hallucination.

Demain !  Ce mot restait planté dans mon coeur comme une flèche. 

Le drame de la Villa des Hirondelles - Extrait

(Laurent Lombard - Editions Vox Patriae)

Adieu du père à ses fils*

"Mes enfants, continue le père de Godefroid, prononcent avec affection le nom de chacun et demandent des nouvelles de tous.  On dirait que c'est le sort des autres qui les préoccupe.  Avec un à-propos et une précision admirables, ils me font leurs suprêmes recommandations ...

Au signal de la séparation, ils se jettent à genoux : "Papa, donnez-nous votre dernière bénédiction".

Je les bénis, puis me prosternant à mon tour : "Vous aussi, mes enfants, avant de mourir, bénissez votre vieux père".

Nous étions trois à genoux. 

On donne un nouveau signal.  J'embrasse mes fils.  Ils s'en vont, sans verser une larme, la démarche fière, me laissant un dernier mot de consolation et d'affection.

Déjà ils ont quitté la salle.  Je me rends compte alors de ma cruelle situation.  "Ô mon Dieu, m'écriai-je, ils sont partis, je ne les reverrai plus !"

 

* Monsieur Collard était également emprisonné à St Léonard - La peine de mort fut commuée en prison à perpétuité.  Il purgea une partie de sa peine à la prison de Vilvorde, et fut libéré à la fin de la guerre. 

Le drame de la Villa des Hirondelles - Extrait

(Laurent Lombard - Editions Vox Patriae)

Lettre d'adieu d'Antony Collard à la veille de l'exécution

 

Je vais mourir ! Encore quelques heures que je veux passer dans le coeur de Jésus ...   Je suis prêt.  Je ne crains pas la mort.  C'est seulement maintenant que je vais vivre.  Ne me pleurez pas, ô chers bien-aimés.

A cause de moi, soyez courageux et forts dans cette épreuve terrible.  Ô mon père chéri !  Pardonnez-moi toutes les peines que je vous ai faites pendant ma vie.

Et vous, petites soeurs Marie-Thérèse et Anna, pardonnez-moi aussi et toi aussi, ô frère bien-aimé Raphaël.  Et vous aussi enfin, petite Madeleine et petit Jean.  Merci de la tendre affection que vous avez eue pour moi.

Je demande pardon à tous ceux à qui j'ai fait de la peine et je pardonne de tout coeur à ceux qui m'en ont fait.

Mes suprêmes recommandations sont celles de maman que je vais revoir dans quelques heures: "Restez bien fidèles à Dieu et aimez-vous beaucoup.  Restez unis et ne faites qu'un".

Je désire que l'amitié commencée avec la famille Bastin continue et vous fasse de plus en plus aimer Dieu.  Du haut du ciel je les protégerai et les aimerai comme ici-bas.

Je les offre enfin, mes vingt ans, pour ma pauvre et chère patrie, afin que le coeur de Jésus en ait pitié.

J'ai conservé sur ma poitrine le Coeur de Jésus.  Je mourrai avec lui.  Les noms de ceux qu j'aime sont inscrits derrière l'image.

Ô bon coeur de Jésus, à l'heure de ma mort, tu seras là ...  Je me blottis dans le coeur de Jésus, je ne crains rien.  Avec lui j'ai vécu, avec lui je mourrai.

Je donne rendez-vous au ciel, à mon petit papa, à Marie-Thérèse et Anna, à Raphaël, à Madeleine et à mon petit Jean, près de Maman et Joseph*.  Et il faut que personne ne manque !

Au revoir ...  Au revoir ...  Au revoir ...

Je pose ici un dernier baiser que vous prendrez.

* Le petit frère Joseph et la maman étaient décédés avant la guerre. 

Le drame de la Villa des Hirondelles - Extrait

(Laurent Lombard - Editions Vox Patriae)

 

Tout était souffrance dans la vie des Godefroid* depuis la journée fatale où les policiers allemands étaient venus les surprendre à la Villa des Hirondelles.  Tout ... Plus une minute, plus une seconde de répit ... Alerte continuelle. Ah ! ces terribles interrogatoires !

Tout accepter, injures, coups, blessures n'était rien.  Ce qui angoissait les deux braves, c'était la crainte de succomber un jour sous la pression des mauvais traitements, de perdre la tête ne fût-ce qu'un instant.

 

Autre supplice, tout aussi redoutable que les interrogatoires parce que ne laissant nul répit à ceux qui l'endurent : la faim.  Ces deux solides gars ne reçoivent comme nourriture qu'un morceau de pain le matin, un peu de soupe à midi et à six heures.  A ce régime, le corps dépérit lentement, les énergies faiblissent, le désespoir s'insinue lentement dans les coeurs les mieux cuirassés contre les défaillances.

Godefroid I écrit sur les murs du préau : "De grâce, secourez-nous, nous mourons de faim !"  Et Godefroid II : "Du pain ! Du pain !"

* Godefroid I et II étaient les noms de code donnés à Louis et Antony dans le réseau